J’en ai vraiment assez d’entendre dire de notre peuple qu’il est mauvais, qu’il est pauvre ou qu’il est bête. C’est vrai ! Du moins, si on les traite de cette manière, va falloir redéfinir ces mots.

Un jour n’étant pas sortie pour aller travailler, je m’assois tranquillement sur la galerie de ma maison en feuilletant mon quotidien. Vers dix heures environ, je vois arriver vers moi, un peu souriante,  une voisine dans la quarantaine environ.

–          Bonjour !

Et je réponds par le même mot. Avec toute ma gentillesse, parce que moi non seulement je suis gentil, mais j’aime beaucoup ces gens… Oui ces gens ! Qui ont tous un déno commun : Celui d’être à la fois courageux et trop sage, et qui par cela font l’objet de la niaiserie et du mépris des autres.

Elle était vêtue d’une longue robe noire et portait un mouchoir bleu qui laissait apparaitre ces cheveux crépus. Elle trainait une sandale rose tachetée de boue qui en modifie nettement la couleur principale, puis elle était noire comme nous tous, avec un nez plat comme nous tous, des yeux noirs comme nous tous, mais un regard qui ferait penser à ces femmes là (courageuse et fière) qu’on a l’habitude de nous parler à l’école quand nous faisions l’histoire de notre pays.

Après notre salutation, la femme me demande si je n’aurais pas 250 gourdes à lui prêter pour mener un petit commerce. Elle me dit surtout qu’elle m’a fait cette demande parce qu’elle voit en moi quelqu’un de bien, quelqu’un qui est respectueux et qui aime les gens. Et moi je suis tout ému que je me suis demandé : ai-je bien entendu ? Non pas parce qu’elle me dit que je suis gentil, car ça je le sais, mais parce qu’elle m’a demandé 250 gourdes pour faire un commerce.

Au fait, j’avais plus que ça dans mes porches, je pouvais même offrir le triple en cadeau. Mais ce qui m’intriguait, c’est quel genre de commerce peut-on faire avec 250 gourdes ? Alors j’ai lâché

–          Commerce ! Quel genre de commerce ?

–          Vente  de « plumes poule ».

–          Quoi ?

–          Oui des  « plumes poule »… Ah oui ça peut vous étonner, peut-être même que vous pourriez croire que c’est une blague, mais j’ai tout réfléchi et j’ai bien vu comment ça peut marcher.

–          Ah bon ! Et comment ? Qui aurait besoin de quelque chose qu’on peut bien trouver partout et aussi facilement et sans importance…

La dame sourit, comme pour me communiquer que je suis naïf et reprend

–          Vous croyez ! Vous savez jeune homme je ne vise pas n’importe qui pour vendre mes « plumes poule » et puis  vous ne savez pas combien ça peut rapporter quand il y a rareté et besoin excessif en cas de stress, parce que oui les « plumes poule » sont bons pour chasser le stress et les « zòrèy grate ». Demander à votre maman et elle vous le dira, si vous ne voulez pas me croire.

Je suis resté à l’écouter parce que j’ai  senti  au moins qu’elle savait de quoi elle parlait, mais je voulais en savoir plus. Et comme si elle  voyait mon envie, comme si elle sentait que je n’étais pas assez convaincu, elle renchérit.

–          Les plumes poule  sont parfaits pour les gens qui sont souvent en mal de stress et qui souffre du « zòrèy grate ». Ça nous apporte une douceur nous permettant de nous relaxer et en même temps nous libère du picotement. Savez-vous que j’ai même entendu dans la bouche d’un étudiant que quand on passe une plume poule c’est comme si on faisait le sexe.

–          Mes clients seront les politiciens !

Je suis resté avec l’air de quelqu’un qu’on prendrait pour un con. J’allais lui dire que si elle voulait faire une blague, elle n’avait pas besoin de passer par la car je ne suis pas du genre à repousser les gens et que je me rends bien compte qu’elle n’était pas folle. Elle jaillit… comme si elle savait ce qui allait sortir de ma bouche.

–          Mais ce n’est pas une blague mon voisin ! Croyez-vous que tout en ayant pas l’habitude de venir chez vous,  j’aurais pu venir pour vous faire une blague pareille. Je suis peut être malheureuse, mais je suis quand même respectueuse.

Je fais signe d’acquiescer et elle continue

–          J’entends offrir mes « plumes poule » au politicien de mon pays. J’apporterai ma marchandise dans leur bureau. Vous savez  dans leur bureau ils ne peuvent pas en trouver. Et puis dans leur bureau ils sont tellement stressés par tout le mal qu’ils font. Je ne regarde pas souvent la télé moi, d’ailleurs j’ai même pas de télé. Mais, mes deux petits garçons m’ont dit que l’autre jour en regardant la télé chez le voisin d’à côté,  ils ont vu plusieurs assis dans leur réunion et qui tout en parle-et-mentant se grattent les oreilles avec le petit doigt. Et puis il y a Jacquelin, mon grand cousin, qui travaille là-bas (dans leur bureau). Il me dit que souvent il voit plusieurs se hâtant pour sortir leurs bourses et se demandant où est ma « plume poule » ? Elle était là ma « plume poule ». Quelqu’un n’a pas une « plume poule » à me prêter ? Donc, vous voyez j’ai bien raison d’aller vendre mes « plumes poule » à ces gens, parce qu’ils en ont toujours besoin.

Je la regardais pensif… Et elle continue…

–          Ce n’est pas tout, Jocelyne, une voisine, m’a dit qu’il a déjà vu un cherchant l’objet avec intérêt dans l’arrière cours de sa maison. Quand il avait  enfin réussi à le trouver, il s’empressait de s’en servir tel une bête en besoin d’accouplement.

Franchement je ne pouvais pas m’empêcher d’éclater de rire, de rire de toutes mes forces. D’une part parce que la femme à l’air d’une vraie blagueuse, mais parallèlement elle avait l’air très sérieuse. Alors je mets un terme à mon rire pour lui demander ceci :

–          Tu aimes bien nos politiciens n’est-ce pas, parce que vouloir leur apporter ta marchandise pour apaiser leur stress même si c’est pour de l’argent, je trouve ça vraiment généreuse de ta part. Mais pourquoi tu voudrais tant les aider, eux qui ne font rien pour toi et qui te font si mal, d’ailleurs toi-même tu l’as reconnues au début. Ils veulent toujours que tu sois dans cet état, que tu mendies pour tes fils qui trainent dans les rues. Tout ce qu’ils veulent en toi c’est ton petit doigt pour tremper à l’encre indélébile lors des élections, après ta misère tu peux en faire ce que tu veux, Ça leur est complètement égal.

Alors la femme me regarde avec un peu de peine en décrochant un léger sourire et dit :

–          Vous, les jeunes… Comme tu es mon possible prêteur et que je n’ai pas d’autre choix, alors je suis bien obligé de tout te dire

–          Ce petit commerce est pour moi une façon de jouer une dernière carte pour voir comment je pourrais frapper la conscience du père de mon premier garçon. Et oui, il fait partie de ces gens qui sont en mal continue de stress, qui n’arrive à dormir le soir à cause de leur dette, leur démagogie et leur inconscience… Tiens, moi il m’a fait tant souffrir en me laissant un fils sans père et voilà que maintenant j’ai pris un autre, c’est sa faute. Il a pris tout l’argent d’un petit commerce que j’avais pour faire ses élections et m’as promis de me rembourser, aujourd’hui je n’ai plus de ces nouvelles. Il passe dans la rue sur sa grosse voiture à toute vitesse. Quand il me voit, il fait mine de ne jamais me connaitre. Je n’ai jamais le courage de dire à mon fils qui est son père. Et ça me ronge car il me le demande souvent. Alors penses-tu que je vais rester les bras croisés jeune homme. Je pourrais aller faire du scandale au bureau là-bas. Mais ce n’est pas mon point fort. Je pourrais vendre mon corps pour le faire lyncher, mais je ne suis pas doué pour ça et puis il y a ma conscience et ma foi. Donc mes « plumes poule » parleront pour moi. Je vais attaquer sa conscience. Mais oui, enfin, il faut bien trouver un bon moyen pour attaquer fortement la conscience de ces gens. C’est de cette façon que je crois qu’on va pouvoir les vaincre. « Frapper ce qui leur reste comme humanité » !

–          Je vais vendre mes « plumes poule » au parlement. Je vais me faire connue là-bas, et faire de tous ces élégants-beaux-parleurs mes clients. Je vais être populaire au point qu’on ne passera pas un jour sans penser à moi. Et quand pour mon bon plaisir je reste chez moi, je me réjouirais de penser comment il souffre du « zòrèy grate », et comment le stress leur envahit. Je serai enfin ravie de savoir qu’au moins je compte pour eux. Que j’ai quelque chose, une toute petite chose, qu’ils n’ont pas, qu’ils ne peuvent ou qu’ils ne veulent pas avoir parce qu’ils sont trop occupés à ne rien faire. Je partagerai cette joie et cet argent avec mes garçons avec la fierté de le gagner dans de bonnes conditions. Quant au père de mon fils il saura que je suis la marchande populaire et hors du commun du milieu qu’il a pillée et méprisée. Même s’il ne vient pas devant moi pour acheter, je sais qu’il empruntera mes « plumes poule » à ses amis, car je sais qu’il souffre du « zòrèy grate », et cette douceur que mes plumes lui apporteront, il saura que c’est  de moi que ça vient. Cette nuit-là, il sera tourmenté car il se rappellera de tout. Et même s’il déciderait de ne plus s’en servir, quand même il entendra parler de moi. Je serai la plume qui lui apporte la douceur, la plume qui lui rappellera son passé, la plume qui fera surgir en lui la conscience de son inconscience. La plume de son bonheur, la plume de ces malheurs.

A ces mots je me tais, sans pouvoir ajouter un mot, je tire 500 gourdes dans ma poche. Je tends le billet vers elle, elle le prend en disant merci mon garçon. Je lui dis bonne chance et que j’espère que ça marchera… Elle répond :

–       Tu auras de mes nouvelles!

*Zorey grate: Picotement à l’oreille

The following two tabs change content below.
Wilney Taris
Communicateur social, Wilney Taris a vu le jour dans la région nord d’Haïti. Il travaille comme attaché de presse et donne sa collaboration à Mélodie FM, une station de radio de la capitale. A travers ce blog, il souhaite partager avec vous sa façon de voir les choses dans son pays Haïti, la première république nègre indépendante du monde. Dans ses billets, l’emphase est mise sur la vie sociale, toutefois il peut varier ses sujets selon ses caprices
Wilney Taris

Derniers articles parWilney Taris (voir tous)